Justinien Clary, meilleur « fusil » de France….

Imaginez la France de la fin du 19ème siècle, du début du 20ème, période que l’on a surnommée « La belle époque »

Imaginez un autre Paris, avec le cri des aiguiseurs ambulants, les marchandes des quatre saisons, les flâneurs en redingote, les femmes habillées de robes corsetées et coiffées de chapeaux invraisemblables…

Imaginez le bruit du martèlement des sabots des chevaux tirant les calèches dans les rues mal pavées. Sans oublier les guinguettes des bords de la Marne, débordantes de danseurs tournant au son des accordéons les samedi soirs…

Imaginez une campagne où les paysans labourent leurs champs aidés de deux ou quatre puissants percherons, entourés d’une multitude d’oiseaux à la recherche d’insectes ou de vers..

Alors, si vous imaginez tout cela, je suis certain que vous pouvez vous représenter ce petit bonhomme à la longue barbe noire portant une cravate rouge qui se dépêche de prendre son train gare d’Austerlitz. Ses porteurs vacillent sous le poids d’un grand sac, de deux étuis doubles à fusils et de ses valises à cartouches…..

Nous sommes le 12 octobre 1902 et le Comte Clary se rend à une invitation de chasse à Sully sur Loire par le « rapide » de 7 h 02…

Un personnage mythique Justinien Clary. Né en 1860, décédé en 1933, il fut Président pendant 15 ans du Saint-Hubert Club de France, Grand Officier de la Légion d’Honneur…Et surtout, surtout, il a été considéré comme le meilleur « fusil » de battue au petit gibier de France pendant rien moins qu’u

Quand on feuillette quelques vieux livres de chasse ou d’anciennes revues du Saint-Hubert Club, il semble que celui-ci ait consacré sa vie à la chasse. Redoutable tireur de pigeons vivants, il a été le conseiller cynégétique du baron Henri de Rothschild, propriétaire de la chasse des Vaux de Cernay, ainsi que le compagnon de chasse du Prince Albert de Monaco       (lui-même personnage extraordinaire, passionné par la chasse à la bécasse aux chiens d’arrêts)

Reconnaissable à sa longue barbe, le Comte Clary est décrit comme un homme affable, d’humeur constante, d’une grande droiture morale qu’il à démontré pendant la Grande Guerre. Ces qualités lui ont permis d’approcher ses contemporains au pouvoir, Rois, présidents, princes, ministres…

Les territoires de chasse possédaient une très forte densité de gibier. Perdreaux gris de Beauce, de Picardie et de Brie constituaient une base de naturels que la « garderie »  complétait par des oiseaux d’élevages en grande quantité.

Sans même évoquer les populations invraisemblables de lapins, que l’on chassait en battue et que l’on régulait avec peine dans des fermés en hiver. Un rendement considéré satisfaisant était de 8 000 à 15 000 lapins par an, pour un territoire de 1 000 hectares en Sologne.

En Beauce, les oiseaux étaient généralement élevés «  à l’anglaise » C’est-à-dire que les  œufs pondus sur place ou achetés à l’extérieur étaient couvés et les poussins élevés par des poules de ferme que l’on achetait à prix d’or. Il faut dire que la forte concurrence que se faisaient les gardes faisait flamber les prix de la poule couveuse. Les poussins de perdreaux et de faisans vivaient dès leur naissance en liberté en pleine nature. Une fois adultes, les oiseaux étaient complètement attachés au territoire sur lequel ils étaient nés, et il était impossible de les différencier en vol avec les oiseaux naturels.

A cette époque, la main d’œuvre était très bon marché. A la chasse des Vaux de Cernay, il n’y avait pas moins de 21 gardes, plus les ouvriers, charretiers, et journaliers, pour exploiter un territoire de 2 000 hectares. Tout ceci pour expliquer les tableaux faramineux qui furent réalisés.

La chasse la plus prestigieuse fut celle du 8 décembre 1905, organisée pour le roi du Portugal, Don Carlos, aux Vaux de Cernay où, bien sûr, Justinien Clary tenait le double rôle d’organisateur et de chasseur.

Étaient présents le prince de Monaco, Henri de Rothschild, le prince de Lucing, en tout 12 « fusils » se trouvaient postés à la ligne.

Huit battues de trente à quarante minutes avaient été prévues, dont quatre le matin et quatre l’après-midi. Pour cette chasse exceptionnelle, le personnel, entre gardes et rabatteurs était de cent quarante personnes.

Les « rapprochers » sont faits sur les 2 000 hectares à l’aide des cartes des territoires où chaque garde doit gérer cinq à six rabatteurs. Plusieurs scénarios ont été prévus la semaine précédente, et le définitif est choisi en fonction de la direction des vents de la journée.

Le roi du Portugal est au centre, à sa gauche le prince de Lucinge, et à sa droite le prince de Monaco (qui chassait avec deux fusils semi-automatiques 5 coups)

Le matin, le tableau réalisé est le suivant

Première battue : 523 faisans

Deuxième : 540 faisans et 25 canards

Troisième : 803 faisans

Quatrième : 340 faisans et 20 canards

Tableau réalisé l’après-midi

Première battue : 490 faisans

Deuxième : 695 faisans et 53 canards

Troisième : 630 faisans et quarante canards

Quatrième : 380 faisans et 170 canards

Tableau général de la journée

4 428 faisans, 335 canards, 2 perdreaux, 1 bécasse, 1 lièvre, 8 chevreuils, 20 lapins, 1 biche, 7 divers.. Total : 4 803 pièces

Il faut bien comprendre qu’aucun lâcher n’a été effectué pendant cette chasse ! Le comte Clary dans son rapport édité par le Saint-hubert club de France, estime que dans les huit battues, il est passé environ 18 000 faisans et 500 canards sur la ligne. Le tableau explique-t-il, donne une moyenne exacte de 400 pièces ramassées par chasseurs. Si on estime qu’il n’y a eu que quatre heures de chasse réelles, il a été tiré une pièce toutes les trois secondes et une cartouche par seconde.

Beaucoup trop modeste Justinien Clary….La vérité est que son tableau personnel, d’après ses chargeurs, se compte aux alentours de 800 pièces.

Les autres grands territoires de chasse célèbres où a « sévi » le champion de la chasse en battue sont nombreux : Vaux-le-Vicomte, Breteuil, Dampierre, Chambly, Lumigny, la lanterne ( parc de Versailles) Rochefort en Yvelines, Romainville ( près d’Equevilly) Le Marais ( près de Saint-Chéron) Voisins ( près de Rambouillet) Coutances, Sully-sur-Loire….

Le comte possédait des fusils juxtaposés en calibre 12 d’une longueur inhabituelle pour nous de 80 cm, très courant à cette époque.

La plupart du temps, les chasseurs de battues ou postés utilisaient deux où plus souvent trois fusils, tous du même poids et de la même couche.

Notre homme est tellement passionné qu’un accident de chasse qui lui fait recevoir six plombs au visage (l’imprudent est un ministre en exercice) ne l’empêchera de chasser que pendant trois jours.

Il porte une cravate « rouge », emblème des tireurs réputés et de hauts niveaux. Le grand concurrent de Justinien Clary a été le comte Raoul de Quélen, qui utilisait uniquement des fusils calibre 20. Les deux rivaux évitaient de se poster l’un à côté de l’autre les jours de grande chasse…

Plusieurs journées de chasse ont rendu le comte célèbre : invité en Écosse au Moy-Hall par le roi Edouard VII, Justinien Clary ramasse dans la même battue 107 grouses.

Au Lys, battue célèbre, il tue en trois minutes 98 faisans avec 104 cartouches. Á Marchais, ce sont 28 perdreaux qu’il abat avec 31 cartouches. Puis il bat le record de l’Abbaye : 816 faisans pour 1100 cartouches en 8 battues. Encore plus surprenant, au même affût, quatre fois quatre perdreaux avec deux fusils, c’est à dire deux tués devant avec un premier fusil, puis deux autres derrière avec un second fusil, aidé bien sûr par un chargeur.

Á cette époque, toute pièce tuée était comptabilisée, c’est pourquoi nous connaissons aujourd’hui, la quantité exacte de son tableau de chasse.

A la fin de sa vie, Justinien Clary annonçait un tableau de 344 906 pièces, dont 70 634 perdrix et 125 746 faisans. Il a laissé dans le milieu de la chasse et du tir aux pigeons vivants, l’image d’un très grand fusil doublé d’un homme droit et honnête.

A nous chasseurs du XXIème siècle, il laisse ses souvenirs et la nostalgie d’une époque révolue.

Alain philippe

Cet article n’aurait pu être écris sans les nombreux témoignages écrits, notamment, celui de Georges Benoist, auteur de «  Grandes chasses et grands fusils », éditions Sadei, 1952. De Jean Lurkin, auteur de « Le testament du tireur » éditions du Saint-Hubert belge de 1944. Et bien sûr, ceux de Justinien Clary, dans la revue du Saint-Hubert Club de France, de 1904 à 1912.

Merci à Alain Philippe pour cet article

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